Le Père Mulot à St-Michel

Il a sa place devant les Halles, près de l’église, il a sa tombe devant la Chapelle St-Michel, il a sa légende : il guérit les maux de jambes, il fait marcher les enfants. Mais si on cherchait à en savoir un peu plus ? Pourquoi sa tombe est-elle juste devant la chapelle? comment il a permis vraiment d’ouvrir le cimetière St-Michel?

La tombe du Père Mulot (photo Stéphane Batigne)

Un missionnaire montfortain
René Mulot est un prêtre affilié à la Compagnie de Marie, une congrégation fondée par Louis-Marie de Montfort en 1713. La congrégation se consacre à la prédication de missions populaires en Bretagne et dans l’Ouest de la France. Le fondateur meurt en 1716 et René Mulot est élu supérieur général en 1722.
Mais qu’est-ce donc que ces missions? Le pays tout entier a été secoué par la Réforme protestante, les guerres de religion, et la contre-réforme orchestrée par l’Église catholique après le concile de Trente. À côté des curés, recteurs et vicaires affectés aux paroisses, des prédicateurs itinérants (dominicains, jésuites, rédemptoristes, capucins, et, dans ce cas, montfortains) parcourent la Bretagne pour des missions qui durent entre une semaine et dix jours. Le missionnaire anime des exercices spirituels (chapelets, confessions, processions, etc.) et prononce des sermons enflammés, souvent illustrés par des tableaux. La mission s’achève par une grande cérémonie et on érige une croix monumentale comme celle de la rue Jh Le Brix.
Donc René Mulot prếche la mission de 1749 à Questembert. Et parmi les sujets du moment, il y a la question du cimetière.

Les défunts dans l’église, ou au moins, juste à côté
Jusque là, les inhumations se font, comme partout, dans l’église et autour de l’église. Il s’agit encore de l’église St-Martin qui est bien plus petite que l’église d’aujourd’hui. Les morts sont enterrés selon leur rang social : plus on compte dans la paroisse, plus la fosse sera proche du choeur. Et si ce n’est pas à l’intérieur du sanctuaire, c’est tout autour. Tout cela ne va pas sans inconvénient : on ne parle pas encore d’hygiène, mais la puanteur des cadavres en décomposition gêne tout le monde. Dès 1716, le parlement de Bretagne interdit les inhumations dans les églises. Une ordonnance royale de 1776 impose le transfert des cimetières hors des villes. Sans grand effet. Il faudra attendre le milieu du XIXème siècle pour voir une application générale de cette réglementation.

La Bretagne conserve des traces de cette pratique ancienne à travers les enclos paroissiaux, nombreux dans le Finistère. Il reste un cimetière de ce type auprès de la chapelle St-Gobrien (St-Servant-sur-Oust).

Le cimetière st Michel, pour le pauvre monde
Pourtant, le cimetière St-Michel existe déjà autour de la chapelle où Vincent Ferrier aurait prêché en 1418. À l’époque, il est bien hors de la ville. Mais, on y enterre que les gens de peu, les indigents, les vagabonds sans feu ni lieu, les enfants non-baptisés. Tout bon chrétien, toute personne respectable se doit de rester auprès de l’église, ou mieux, dans l’église.

Et pourtant la tombe de René Mulot est à St-Michel
Lorsque le père Mulot vient prêcher sa mission à Questembert, la paroisse est en proie à une épidémie. Au début de l’année 1749, comme l’attestent les registres paroissiaux, la mortalité monte en flèche avec un pic au mois de juin avant de revenir à un niveau normal en novembre décembre. D’abord les inhumations continuent à se faire dans l’église (17 corps de janvier au 12 avril 1749) et autour de l’église (50 corps de janvier à mai).

C’est une épidémie, mais de quelle maladie s’agit-il ? Difficile à dire, la médecine de l’époque est encore un peu celle de Molière : Clysterium donare, Postea seignare,  Ensuita purgare.
Molière qui fait dire à son personnage Monsieur de Pourceaugnac :
Mon père et ma mère n’ont jamais voulu de remèdes, et ils sont morts tous deux sans l’assistance des médecins.
Mais René Mulot, d’une certaine façon, est un homme des Lumières et il veut persuader les autorités locales et les paroissiens d’accepter les inhumations à St-Michel. Il prêche dans ce sens au point de dire dans un sermon qu’il veut y être enterré. Ce sera le 13 mai.

Sépulture de René Mulot (registres paroissiaux 1743-1758 p.309)
Un passage de la présentation de la paroisse de Questembert (site infobretagne.com)
Le saint homme prêcha avec force contre toutes sortes d'abus et spécialement contre celui des inhumations obstinées dans les églises, récemment défendues et poussées au point que personne ne voulait être enterré dans les cimetières. Son zèle l'entraîna, un jour, jusqu'à lui faire dire :
« Pour empêcher ces profanations plût au ciel que mon corps puisse servir de pavé à la maison de Dieu, et le sang de mon cœur, de ciment ». Ses vœux furent exaucés dans une certaine mesure ; car, tombé malade en ce lieu, il y mourait en odeur de sainteté, le 12 mai 1749, huit jours après son fameux sermon, et se trouvait, sur sa demande, inhumé, le premier, dans le cimetière de Saint-Michel, où se voit encore sa tombe qui y fut bientôt accompagnée de plusieurs autres, tant son exemple fut salutaire, et grande la vénération qui s'attacha dès lors au lieu où reposait son corps.

La force de l’exemple
Toujours est-il qu’après l’inhumation de René Mulot à St-Michel, la plupart des sépultures se font dans le nouveau cimetière. Et dans ce domaine, Questembert s’est trouvée en situation d’avant-garde. Les Questembertois, en ensevelissant leurs morts au-de là de la  frontière de la ville, sont des pionniers. Ainsi, les Parisiens rechignaient à enterrer leurs défunts au cimetière du Père-Lachaise à Paris, ouvert en 1804 : un cimetière sur des hauteurs, situé hors de Paris, et dans un quartier réputé populaire et pauvre. À peine 2000 tombes dix ans après. Alors en 1817, pour redorer l’image du cimetière, le préfet de Paris organise le transfert des dépouilles d’Héloïse et d’Abélard dans un mausolée, ainsi que celle de Molière et de La Fontaine. Succès assuré : 30 000 tombes en 1830, et la surface passe de 17 ha à l’origine à 44 ha en 1850. Aujourd’hui, il est presque impossible d’y obtenir une concession, et le prix est plus élevé que chez nous! (voir les tarifs ici).

St-Michel après René Mulot
La tombe de René Mulot est juste devant la chapelle, tout près se trouve celle du curé Gabriel, il y a d’autres religieux, puis des personnages importants. Mais, semble-t-il, pas d’organisation méthodique. Mais à flâner entre les tombes, on se dit qu’il y aurait sans doute à dresser un who is who dans ce cimetière, à repérer les monuments particuliers (sans marque religieuse, par exemple), les évolutions artistiques (des effets de l’art nouveau ici ou là), les effets de mode.
Et puis, le cimetière était une question sensible au temps de René Mulot. Notre histoire récente montre que rien n’a changé de ce côté-là.

(Une question : Et si René Mulot était décédé en fin juillet ou début août, ne serait-il pas considéré comme le saint qui aurait stoppé l’épidémie?)

Le diaporama de la présentation du 3 juin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *